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Guide pratique · Sol et eau

Salinité du sol et de l’eau d’irrigation en Tunisie : mesurer et agir

Dans beaucoup de périmètres irrigués tunisiens, l’eau du puits apporte chaque année des sels qui restent dans le sol. Ce guide explique comment lire une mesure, classer une eau, savoir ce que chaque culture supporte et calculer le surplus d’eau nécessaire pour garder les racines hors de danger. Les seuils viennent des références de la FAO.

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9 min de lecture
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L’essentiel

  • 1 dS/m = 1 mmho/cm. Pour convertir en sels dissous : g/L ≈ EC (dS/m) × 0,64.
  • Eau d’irrigation : aucune restriction sous 0,7 dS/m, restriction légère à modérée jusqu’à 3 dS/m, sévère au-delà (FAO-29).
  • Les cultures ne sont pas égales : le palmier-dattier tolère 4 dS/m dans le sol sans perte, l’oranger seulement 1,3 dS/m.
  • Le lessivage se calcule : LR = ECw / (5 × ECe − ECw).
  • Sans drainage, aucun contrôle durable de la salinité n’est possible.

Pourquoi la salinité est un enjeu en Tunisie

Une étude publiée en 1997 estimait qu’environ 30 % des 340 000 ha de périmètres irrigués étaient touchés par une nappe salée peu profonde, et que la plupart des eaux d’irrigation contenaient 2 à 3 g/L de sels. Le constat reste d’actualité dans plusieurs régions.

  • Nappes phréatiques : selon une synthèse du CIHEAM (2005), seulement 8 % de leur eau est sous 1,5 g/L, 71 % entre 1,5 et 5 g/L et 21 % au-delà de 5 g/L.
  • Plaines de Kairouan et de Sidi Bouzid : salinisation des périmètres irrigués avec une eau salée et sans drainage.
  • Littoral du Cap Bon : dans la nappe de Korba, la salinité varie d’environ 0,9 à 5,6 g/L, à cause de l’intrusion d’eau de mer liée au pompage.
  • Oasis du Sud : les croûtes gypseuses créent des nappes perchées salées sous les palmeraies.

Lire une mesure : dS/m, g/L et ECe

La salinité se mesure par la conductivité électrique (EC), exprimée en déciSiemens par mètre (dS/m), à 25 °C. Un dS/m vaut un mmho/cm : les deux unités sont identiques.

Pour passer aux sels dissous, la FAO donne une règle simple, valable entre 0,1 et 5 dS/m : sels (g/L) ≈ EC × 0,64. Une eau à 2,5 g/L correspond donc à environ 3,9 dS/m.

Il faut distinguer trois mesures. L’ECw est la salinité de l’eau d’irrigation. L’ECe est la salinité du sol mesurée au laboratoire sur un extrait de pâte saturée ; c’est elle qui sert de référence pour la tolérance des cultures. Enfin, la salinité de l’eau du sol au contact des racines est plus élevée : la FAO l’estime à environ deux fois l’ECe.

Avec un lessivage normal (15 à 20 %), la FAO estime que l’ECe du sol se stabilise vers 1,5 fois la salinité de l’eau d’irrigation. Une eau à 2 dS/m donne donc, à terme, un sol vers 3 dS/m.

Classer son eau d’irrigation

Salinité de l’eau d’irrigation et restriction d’usage (FAO-29, tableau 1)
Restriction d’usageECw (dS/m)Sels dissous≈ g/L
Aucune< 0,7< 450 mg/L< 0,45
Légère à modérée0,7 – 3,0450 – 2 000 mg/L0,45 – 2
Sévère> 3,0> 2 000 mg/L> 2

La salinité ne dit pas tout. Une eau riche en sodium par rapport au calcium et au magnésium (SAR élevé) dégrade la structure du sol et freine l’infiltration. La FAO insiste pour lire la salinité et le SAR ensemble. Un SAR ne s’obtient que par analyse de laboratoire.

Ce que supporte chaque culture

La FAO utilise un modèle simple : en dessous d’un seuil d’ECe, le rendement est complet ; au-delà, il baisse d’un pourcentage fixe par dS/m supplémentaire.

Tolérance au sel des principales cultures tunisiennes (FAO)
CultureSeuil ECe sans perte (dS/m)Perte par dS/m au-delàClasse
Orge8,05 %Tolérante
Blé tendre6,07,1 %Modérément tolérante
Blé dur5,93,8 %Tolérante
Palmier-dattier4,03,6 %Tolérante
Tomate2,59,9 %Modérément sensible
Vigne1,59,6 %Modérément sensible
Piment / poivron1,514 %Modérément sensible
Oranger1,313,1 %Sensible

Exemple : une tomate cultivée dans un sol à 4,5 dS/m dépasse son seuil de 2 dS/m. Elle perd environ 2 × 9,9 = 20 % de rendement.

L’olivier est classé modérément tolérant, mais la FAO ne publie pas de seuil chiffré dans ces tableaux. Une étude parue dans HortScience cite un seuil d’ECe compris entre 3 et 6 dS/m et recommande de garder la zone racinaire sous 6 dS/m.

Calculer le lessivage

Pour empêcher les sels de s’accumuler, il faut qu’une partie de l’eau d’irrigation traverse la zone racinaire et emporte les sels plus bas. La FAO donne la fraction nécessaire :

LR = ECw / (5 × ECe − ECw), où ECw est la salinité de l’eau et ECe le seuil toléré par la culture. L’eau totale à apporter devient alors : besoin de la culture / (1 − LR).

  1. 1

    Mesurer l’eau

    Un puits à 2,5 g/L donne ECw ≈ 2,5 / 0,64 = 3,9 dS/m.

  2. 2

    Choisir le seuil de la culture

    Pour l’olivier, on retient prudemment le bas de la plage citée : ECe = 4 dS/m.

  3. 3

    Calculer la fraction

    LR = 3,9 / (5 × 4 − 3,9) = 3,9 / 16,1 ≈ 0,24, soit 24 % d’eau en plus pour lessiver.

  4. 4

    Ajuster le volume

    Pour un besoin de 450 mm, il faut apporter 450 / (1 − 0,24) ≈ 590 mm.

Le même calcul pour une tomate (seuil 2,5 dS/m) donne LR ≈ 0,45 : il faudrait presque doubler l’eau. C’est le signe qu’une eau de cette qualité convient mal aux cultures sensibles.

Gérer au quotidien

  • En goutte-à-goutte, les sels s’accumulent en bordure du bulbe humide et en surface entre les goutteurs. Les pluies peuvent ensuite les ramener vers les racines : surveillez la salinité après les premières pluies d’automne.
  • Drainez : selon la FAO, sans drainage, un contrôle durable de la salinité n’est pas possible. En zone aride, la nappe doit rester à au moins 2 m de profondeur.
  • Si le sol est sodique (SAR élevé), le gypse apporte du calcium et fait baisser le SAR. La dose se détermine par un test de laboratoire.
  • Quand la salinité ne peut pas être maîtrisée, passez à des cultures plus tolérantes. Avec plusieurs cultures, calculez le lessivage sur la plus sensible.
  • Suivez la tendance dans le temps : la FAO recommande de prélever à plusieurs profondeurs de la zone racinaire et de comparer d’une saison à l’autre.

Ce qu’un capteur de sol apporte

Un capteur installé dans la parcelle mesure la salinité en continu, à plusieurs profondeurs. Sa valeur n’est pas directement comparable à l’ECe d’un laboratoire, car il mesure le sol en place, avec son humidité du moment. Son intérêt est ailleurs : il montre la tendance. Une salinité qui monte en profondeur au fil de l’été signale qu’il faut lessiver ; une salinité en surface qui grimpe après une pluie signale des sels remis en mouvement.

Le bon usage combine les deux : une analyse de laboratoire pour caler les seuils (ECe, SAR), puis le capteur pour savoir quand agir entre deux analyses.

Questions fréquentes

Mon eau de puits fait 3 g/L : puis-je encore irriguer ?

3 g/L correspond à environ 4,7 dS/m, soit la classe « restriction sévère » de la FAO. C’est possible avec des cultures tolérantes (orge, blé dur, palmier-dattier, olivier dans certaines limites), à condition d’apporter un surplus pour lessiver et d’avoir un drainage. Pour les cultures sensibles comme les agrumes, la perte de rendement est forte.

Quelle différence entre salinité et sodicité ?

La salinité est la quantité totale de sels ; elle gêne l’absorption d’eau par la plante. La sodicité est la proportion de sodium (SAR) ; elle détruit la structure du sol et empêche l’eau de s’infiltrer. Les deux se gèrent différemment : lessivage pour la première, apport de calcium (gypse) pour la seconde.

Faut-il quand même faire une analyse de laboratoire ?

Oui. Seul le laboratoire donne l’ECe et le SAR qui permettent de comparer avec les seuils de la FAO. Un capteur sert ensuite à suivre l’évolution entre deux analyses.

Comment convertir des g/L en dS/m ?

Divisez par 0,64. Par exemple, 1 g/L ≈ 1,6 dS/m et 2 g/L ≈ 3,1 dS/m. La règle est valable jusqu’à environ 5 dS/m.

Suivez la salinité de vos parcelles à deux profondeurs

Le capteur AGRIZONE mesure la salinité, l’humidité et la température du sol à 30 et 60 cm, avec un historique par parcelle et des seuils d’alerte configurables.

Voir le capteur

Sources

Les chiffres de ce guide proviennent des publications suivantes.

  1. 1.FAO, Irrigation & Drainage Paper 29 (Ayers & Westcot), chapitre 1 — qualité de l’eau
  2. 2.FAO, Irrigation & Drainage Paper 29, chapitres 2 et 3 — salinité et lessivage
  3. 3.FAO, Irrigation & Drainage Paper 29, chapitre 4 — infiltration et sodicité
  4. 4.FAO, Irrigation & Drainage Paper 48 (Rhoades et al.) — conversions EC / sels dissous
  5. 5.FAO, tableaux de tolérance des cultures au sel (annexe 1)
  6. 6.HortScience 43(2):320 — tolérance de l’olivier à l’eau d’irrigation salée
  7. 7.Hachicha et al., Étude et Gestion des Sols 4(1), 1997
  8. 8.F. Lebdi, CIHEAM, Options Méditerranéennes B52, 2005
  9. 9.Ministère de l’Agriculture / FAO, projet LADA — dégradation des terres en Tunisie, 2006
  10. 10.Kouzana et al., Comptes Rendus Géoscience 341, 2009 (nappe de Korba)
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